Lorsqu'un type de délinquance se multiplie à l’échelle d’un phénomène de société, l’on ne peut pas la traiter, en démocratie, simplement par la voie de la répression. Les producteurs peuvent multiplier les poursuites contre les Internautes, ils heurtent leur clientèle et assiéent la dissidence de jeunes consommateurs qui s’ennuient : finalement l’Internet avait été conçu pour ça, résister aux attaques.
Sérieusement menacés dans leur économie actuelle, les producteurs se crispent, les législateurs avec eux.
Or, la prévention et la répression de la reproduction ou de la mise en ligne d’une œuvre musicale, et de son enregistrement, supposent la rupture entre les processus de fixation numérique des supports et les protocoles de communication numériques.
Une telle prévention de la fraude postule ainsi la rupture pure et simple du processus de convergence des médias, voulu par l'UE, et le public.
Une telle préventionn induit le développement d’une société de l’information hyper répressive, à l’opposé de ses mythes fondateurs libertaires et scientistes.
Une part importante du public ne comprend pas, conteste le droit, et entre en dissidence sur son terrain devenu favori, l’Internet.
Il fallait bien, aussi, après cinquante années, qu'un jour le masque de la "propriété" littéraire se lézarde et révèle les libertés du public. En friche.
Le Journal Libération du 6 septembre 2003 titrait en première page « Le CD bientôt DCD » avec en sous titre « Le prix, la TVA, le téléchargement sur l’Internet font chuter les ventes d’une industrie qui n’a pas su s’adapter ».
Le Nouvel Observateur dans son édition du 3 février 2005 titre (avec l'inévitable arobase) : "L'appel des artistes contre les pirates du Net: Libérez l@ musique!"
Le journal Libération publiait les chiffres du Syndicat national de l’édition phonographique (SNEP) : « Les ventes de disques ont chuté de 9% en France au premier semestre 2003 (..) la baisse atteindrait 30% en juillet et en août ».
En éditorial : « (…) Les plus enragés de la gratuité ne peuvent dénier aux artistes le droit de vivre de leur travail. Et la relation entre les artistes et leurs publics n’existe jamais, du moins dans la durée, sans intermédiaires. Les majors ne survivront pas, s’ils survivent, sans une réinvention drastique de leur rôle. Qu’importe ? Leurs combats d’arrière garde ne doivent pas détourner du passionnant avenir qui s’invente sous nos yeux.(…) ».
Interviewé, David BOWIE déclarait dans Libé : « Il me paraît évident qu’avant la fin de la décennie le commerce électronique sera amené à bouleverser l’industrie musicale. Dans un même ordre d’idée, la notion de propriété intellectuelle va être révolutionnaire à un tel degré que le copyright deviendra caduc à force de téléchargements et de remix de remix, etc. Cette période de transition que nous vivons est comparable, à mon sens, à l’invention de l’imprimerie. Seul existait la Bible jalousement gardée par l’Eglise. Avec Gutenberg, les mots ont soudain été à la portée de tous, ou presque. J’imagine que la musique changera pareillement dans son essence et sa fonction. Aussi accessible que l’eau et l’électricité, il ne sera plus indispensable de payer pour l’avoir et elle ne sera plus le bien exclusif de quiconque. Et l’originalité des artistes ne se fondera plus que sur le spectacle. (…) Je n’aurai plus qu’à tirer un trait sur mes droits d’auteur. Cela ne me dérange pas, si tel est le prix à payer pour continuer à évoluer (…) »
Bowie illustrait le propos : Il se produisait en concert très restreint à Londres le 8 septembre 2003. Mais il permettait à son public, dans le monde entier, d’assister à des retransmissions dans quelque lieu « branché » des grandes capitales et dont l’adresse n’était révélée qu’au dernier moment. Vous deviez à cette fin vous préenregistrer sur le site, payant, de l’artiste, acquérir votre place et vous receviez ensuite par message électronique l’adresse du lieu jusque là tenu secret.
Bowie posait très justement la question celle du rééquilibrage des droits vers le spectacle vivant, bien que sa renonciation de principe à ses droits d’auteur dénote, finalement, une démagogie assez insoutenable : le public espère voir et entendre d’autres auteurs et artistes que ceux qui ont les moyens de sacrifier leurs droits de reproduction.
Les producteurs et les législateurs doivent au fond se poser cette question prospective essentielle:
En fin de compte, dans quelle mesure sont-elles utiles, ces galettes, dans quelle mesure sont-ils utiles, ces fichiers ? Est-il bien nécessaire, pour satisfaire le besoin du public, qu’on le munisse systématiquement de cette vaine propriété sur un CD, DVD ou fichier alors que, pour satisfaire son besoin et sa créance culturelle, il peut suffire qu’il accède aux œuvres et autres objets protégés, à l’endroit et au moment qu’il choisit.
Le conflit entre l’industrie phonographique et audiovisuelle est issu d’un malentendu fondamental : l’œuvre musicale, pas plus que l’œuvre audiovisuelle, n’est le support d'enregistrement.
Et l’enregistrement n’a d’utilité, légale, qu’en tant qu’il constitue une médiation de l’œuvre.
Mais les enregistrements et les supports se sont affranchis de la simple utilité médiatique de l’œuvre qui leur est impartie, pour devenir une valeur en soi, hors toute utilité culturelle.
C’est ainsi que l’Internet, un peu rétif aux paiements ordinaires, a développé une économie de troc avec une quasi monnaie, les fichiers d’œuvres, échangés non seulement entre eux mais aussi comme un moyen de paiement.
En somme, l’on pille la banque des producteurs, dans l’économie traditionnelle, pour se faire une monnaie sur l’Internet, et dans les cours de récréation.
Les espaces sociaux recuillent au passage les données personnelles, nouvelle valeur marchande, laissées gratuitement et avec beaucoup d'inconséquence par leurs propriétaires.
C’est une erreur d’analyser strictement les échanges de fichiers comme une substitution pure et simple à l’achat de musique ou de films pour la satisfaction d’une utilité culturelle ou de loisir.
David BOWIE, cynique, tirait ce simple constat, qu’il peut très bien se passer de son producteur de disque, dans son économie actuelle.
Là où Bowie et les autres artistes solidaires des "Pirates du Net" ont foncièrement raison, c’est qu’il s’agit fondamentalement pour un auteur ou un artiste, quel qu’ils soit, de toujours revenir vers son public. Sinon, il ne s’agit plus d’échange culturel mais de "consommation" de biens culturels, pour reprendre les termes malheureux, et révoltants, de la directive du 22 mai 2001. Les artistes, dans leur appel publié naguère par le Nouvel Obs du février 2005 évoquent aussi "les consommateurs" de musique.
Mais quelle idée a-t-on ainsi, quelle idée veut-on donner ainsi, des rapports entre le public d'une part, les auteurs et les interprètes de l'autre, réunis autour de l'oeuvre, fût-elle même de variété? L'on ne consomme pas de la musique, la musique ne fait pas grossir.
Paradoxalement, et c’est la bonne nouvelle pour les industries de la production, jamais les techniques d’enregistrement n’ont été aussi raffinées, jamais l’on n’a pu sculpter un son ou une image en studio comme aujourd’hui.
Jamais David Bowie ne pourra se passer d’une production de qualité, dans le genre de musique qui est le sien, et nous ne serions pas choqués, au contraire, qu’un producteur revendique un véritable droit d’auteur pour la réalisation de telle forme sonore ou audiovisuelle, dès lors qu’il a fait œuvre de création.
Les nouvelles musiques ouvrent une nouvelle ère de l’art musical : ce ne sont plus des compositions dans leurs lignes harmoniques, mélodiques et rythmiques, mais des compositions de sons, travaillés en studio et sur des tables de mixage par des DJ’s.
Le public n’est plus le même, l’écoute est différente on peut même contester à ces créations la qualité de musique ; pas celle de créations.
L’on a admis les DJ’s au rang d’auteurs ; l’on peut admettre les producteurs au même rang de créateurs et les protéger en tant que tels.
Lorsqu'un type de délinquance se multiplie à l’échelle d’un phénomène de société, l’on ne peut pas la traiter, en démocratie, simplement par la voie de la répression. Les producteurs peuvent multiplier les poursuites contre les Internautes, ils heurtent leur clientèle et assiéent la dissidence de jeunes consommateurs qui s’ennuient : finalement l’Internet avait été conçu pour ça, résister aux attaques.
Les Internautes peuvent aussi se sentir quelque peu soutenus ou confortés dans leur dissidence, d’une part par toute une industrie du hardware qui développe et promeut les outils pour graver, d’autre part par des opérateurs de communications qui ont froidement tendance à ignorer ce qui freine la fluidité du contenu sur les tuyaux, notamment la propriété intellectuelle.
L’éditorialiste du Journal Libération du 6 septembre 2003 écrivait que les déboires des majors n’intéressaient au fond que leurs actionnaires.
L’on ne peut ignorer que la révolution numérique, en rapprochant les auteurs, les artistes et le public, met en cause les fonctions traditionnelles des producteurs et des éditeurs.
Pour autant, la collectivité demeure certes fondamentalement intéressée à la prospérité et au dynamisme de la création. Partant, à la rémunération des auteurs, des artistes et des producteurs, sans lesquels les premiers restent sans voix ou sans images.
Au fond, la question de la copie doit demeurer marginale au sein d’un droit fondé sur une propriété incorporelle sur les œuvres de l’esprit.
Les reproductions sont pillées et galvaudées : c’est aussi la juste conséquence d’une création de consommation rapide.
Les producteurs ont les moyens de reconquérir le public, par le haut, en développant la qualité de leurs produits, les techniques numériques leur en donnent les moyens techniques, pour laisser aux réseaux un numérique médiocre ; en développant la qualité de leurs services aussi : comme l’esprit, la prestation, intellectuelle, ne se duplique pas.
Et puis enfin, que l'on saisisse, les producteurs avec les autres, cette occasion de rééquilibrer la musique et l'art en faveur du vivant, au détriment des supports.
AG
